„ LE MONDE | 13.02.01 | 10h43 Retour ˆ Sabra et Chatila En septembre 1982, les Forces libanaises massacraient plusieurs milliers de Palestiniens rŽfugiŽs dans les camps de Sabra et Chatila, au sud de Beyrouth, avec la bŽnŽdiction dÕAriel Sharon. Des rescapŽs se souviennent. NIHAD HAMAD a quarante-deux ans aujourdÕhui. DÕune voix Žtrangement posŽe, elle raconte, dans le moindre dŽtail, comme si cela sՎtait passŽ hier, le cauchemar des rŽfugiŽs palestiniens de Sabra et Chatila en ces journŽes des 14, 15, 16 et 17 septembre 1982. De ces horribles massacres, la commission israŽlienne dÕenqute Kahane a, en fŽvrier 1983, soit six mois plus tard, rejetŽ la responsabilitŽ indirecte sur lÕensemble de la cha”ne de commandement israŽlienne, en particulier le ministre de la dŽfense dÕalors, Ariel Sharon, aujourdÕhui premier ministre Žlu. Sur ses ordres, en effet, lÕarmŽe israŽlienne avait, pour la seule fois ˆ ce jour, occupŽ une capitale arabe, Beyrouth, avec pour objectif de bouter lÕOrganisation de libŽration de la Palestine hors du Liban. Aprs le meurtre, mardi 14 septembre 1982, du prŽsident Žlu libanais Bechir Gemayel, qui Žtait lÕami des IsraŽliens, M.Sharon et les chefs de lÕarmŽe avaient autorisŽ les milices chrŽtiennes des Forces libanaises ˆ pŽnŽtrer ˆ Sabra et Chatila, dans la banlieue sud de Beyrouth, pour dŽloger deux mille combattants prŽtendument restŽs sur place aprs lՎvacuation de lÕOLP. De combattants il nÕy en avait point. LÕaffaire tourna ˆ la tuerie de civils. Ē JÕavais vingt-trois ans Č, raconte Nihad, qui habite toujours ˆ Chatila, ˆ quelques centaines de mtres de la rue o le plus grand nombre de civils ont ŽtŽ tuŽs. Ē Mercredi, aprs le meurtre de Bechir Gemayel, lÕaviation israŽlienne sՎtait livrŽe ˆ des raids fictifs. Les gens avaient peur. On avait le sentiment dՐtre sans protection. LÕOLP Žtait partie. O pouvions-nous aller? On Žtait sžr quÕon nous ferait payer le meurtre de Bechir. Trs vite le meurtrier a ŽtŽ arrtŽ. CՎtait un libanais. On ne sՎtait pas trompŽ. LÕarmŽe israŽlienne a assiŽgŽ le camp et dans la nuit de mercredi, et encore jeudi matin, ils ont essayŽ de pŽnŽtrer du c™tŽ est. Nos combattants Žtaient partis. Il nÕy avait plus ici que des jeunes de quinze-seize ans. Ils bouillonnaient. Il y avait parmi eux un Libanais de Tripoli qui savait quÕil y avait une cache dÕarmes. Il leur a distribuŽ des armes lŽgres parce que les gens ne voulaient pas mourir sans se dŽfendre. Ils se sont spontanŽment mobilisŽs et nous aussi. Nous leur apportions de lÕeau et de la nourriture. Č Ē Dans la nuit du jeudi, les bombardements ont redoublŽ dÕintensitŽ, poursuit Nihad. Nous avons vite compris que les armes lŽgres nÕy pourraient rien. Alors les jeunes ont dŽcidŽ de dynamiter la cache dÕarmes, histoire de faire croire aux IsraŽliens que le camp pouvait rŽsister. Ce sont des choses que peu de gens savent Č, insiste Nihad. Ē Entre lÕexplosion du dŽp™t et les bombardements israŽliens, cՎtait lÕapocalypse. On sÕest tous rŽfugiŽs dans les abris. Mais on avait peur. Alors les notables, les gens les plus ‰gŽs ont dŽcidŽ dÕaller dire aux IsraŽliens que le camp se rendait. Ils ont pris un chiffon blanc et ils sont partis en voiture. Ils ne sont jamais revenus. Les jeunes en armes, qui allaient dans la mme direction, ne revenaient pas non plus, pas plus que ceux qui allaient ˆ leur recherche. On a alors compris quÕil valait mieux quitter les lieux. Č Nihad raconte ensuite lÕenfer des bombardements, les tirs de fusŽes Žclairantes Š Ē On aurait pu ramasser une aiguille dans la poussire Č, dit-elle Š, la fuite Žperdue de centaines de personnes vers une salle commune, ˆ la pŽriphŽrie nord du camp Š Ē nous Žtions si nombreux quÕon en Žtouffait presque Č. Elle parle du retour chez soi, au petit matin, dans un camp ĒplongŽ dans un silence de mort, une ville fant™me Č. Les bombardements avaient cessŽ, Ē on entendait parfois quelques tirs isolŽs, au coup par coup. Puis, dŽchirant le silence, les hurlements dÕune femme, du c™tŽ de la mosquŽe.Č Elle avait les cheveux en bataille, les vtements dŽchirŽs couverts de sang, lÕair dÕune folle. Ses enfants, disait-elle, Ē ont ŽtŽ ŽgorgŽs sur ses genoux. Elle ne savait pas ˆ qui ni ˆ quoi elle devait elle-mme la vieÉČ . A quoi les gens ont-ils reconnu les miliciens des Forces libanaises? Ē Ils avaient lÕinsigne du cdre sur lՎpaule, parlaient lÕarabe avec un accent libanais et sÕinterpellaient. Leurs noms nՎtaient pas juifs Č, rŽpond Nihad. Y avait-il aussi des IsraŽliens? Ē Ils leur assuraient un cordon de sŽcuritŽ, dit-elle. Eux sont entrŽs et ont sŽvi, au couteau et ˆ lÕarme blanche pour que le massacre se dŽroule en silence. Les gens se sont mis ˆ crier, ˆ parler dÕune tuerie dans le quartier occidental. On a pris la fuite. Des voisins qui Žtaient restŽs chez eux ont ŽtŽ tuŽs. On nous a dit que mon cousin Žtait blessŽ, quÕil Žtait ˆ lÕh™pital de Gaza. On y est allŽ. CՎtait noir de monde. Des enfants, des femmes, des hommes avaient ŽtŽ la cible de francs-tireurs. Mon cousin a ŽtŽ ŽvacuŽ avec dÕautres vers des h™pitaux de Beyrouth-Ouest gr‰ce ˆ la Croix-Rouge. Il a eu de la chance car les miliciens, aprs en avoir fini dans le camp, sont allŽs terminer leur sale besogne ˆ lÕh™pital de Gaza. Ils ont tuŽ et emmenŽ des blessŽs, des mŽdecins et des infirmiers. Č Nihad nÕen a pas fini. Elle raconte la fuite des siens, un chiffon ˆ la main et la peur au ventre, vers les quartiers ouest de Beyrouth occupŽs par Tsahal. Elle raconte lÕasile offert pour une nuit Ē dans son garage et ˆ condition de ne laisser filtrer aucun signe de vie Č par une Ē connaissance libanaiseČ. Elle raconte le refus des gens de croire au massacre jusquՈ ce que les radios en parlent; elle raconte la recherche dÕun nouvel abri le lendemain; elle parle de Ēgens enterrŽs vivantsČ, de Ēla disparitionČ dÕautres dont on nÕa jamais retrouvŽ la trace. ĒOn a parlŽ de 3000 ˆ 3500 victimes, dit-elle, ˆ cause de tous ces non-retrouvŽs. Le problme, cÕest quÕil nÕy avait aucun rŽfŽrent pour dresser un bilan exhaustif.Č Ē On dit que 1500 victimes sont aujourdÕhui ensevelies dans le terrain vague baptisŽ cimetire des Martyrs de Sabra et Chatila, ˆ lÕentrŽe sud du camp, dit Abou Moujahed, qui Žtait alors secrŽtaire du comitŽ populaire du lieu et qui dirige aujourdÕhui un centre pour lÕenfance. Mais nul ne conna”t le nombre exact des victimes. Il nÕy avait pas uniquement des Palestiniens. Il y avait aussi des Libanais de Tripoli, de la Bekaa, du Sud. JÕai eu moi-mme connaissance dÕun Syrien venu rapatrier le corps dÕun parent. Des familles ont elles-mmes enterrŽ des corps. DÕautres ont ŽtŽ ensevelis au cimetire des Martyrs ˆ Beyrouth-Ouest. Il y avait les victimes visibles, parce que laissŽes ˆ dŽcouvert, mais il y en a eu dÕautres, mortes sous les dŽcombres de leurs habitations. Les gens parlent aujourdÕhui du quartier ouest, mais certaines personnes ont ŽtŽ enlevŽes au cĻur du camp. JÕen connais deux, les frres Mohamad et Aberd El Saga. Sans oublier que des massacres ont eu lieu du c™tŽ sud du camp. Č KHADIJA KHALIB a perdu, elle, dix membres de sa propre famille: sa mre, sa sĻur et les huit enfants de cette dernire. Ē Je les avais pourtant mis ˆ lÕabri, dit-elle, ˆ Beyrouth-Ouest. Mais mes parents Žtaient des gens simples; ils ont remis leur sort entre les mains de Dieu et sont rentrŽs chez eux sans me prŽvenir. JÕavais de leurs nouvelles par des gens qui venaient du camp. Ce jour-lˆ ce devait tre le 17 septembre, jÕai achetŽ trois journaux ˆ la fois. Les massacres faisaient la manchette, avec une photo des victimes. Aucune mention de noms. JÕai eu comme un pressentiment. Lˆ, sous la couverture, sur la photo, cՎtait ma mre.Č Ē Nous nous sommes prŽcipitŽes, une autre sĻur et moi, vers le camp. Mais ˆ lÕentrŽe mes jambes ne me portaient plus. Je nÕavais pas le courage dÕavancer entre une haie de corps, de personnes tuŽes dÕune horrible manire. Les gens fuyaient encore. On parlait de nouveaux massacres. Ma sĻur y est allŽe. Je mÕen voulais de la laisser partir seule et je me suis ŽvanouieÉ Ma mre avait bien ŽtŽ tuŽe. Ma sĻur et ses enfants aussi. Č Les massacres de Sabra et Chatila ont cožtŽ ˆ Ariel Sharon son poste de ministre de la dŽfense. La commission Kahane lÕa de fait accablŽ et a vivement critiquŽ huit autres dirigeants israŽliens, principalement le chef dՎtat-major, le chef du Mossad, mais aussi le premier ministre dÕalors, Menahem Begin. Quant au gŽnŽral Sharon, Ē il est impossible, a jugŽ la commission, de justifier de la part du ministre de la dŽfense lÕignorance du danger Č. Non seulement M.Sharon sÕest abstenu, pendant deux jours, dÕinformer M.Begin de ce qui sÕest passŽ, mais il porte, selon elle, Ē la responsabilitŽ de nÕavoir pas donnŽ les ordres appropriŽs pour que soient rŽduits les risques que comportait lÕintervention des phalangistes cÕest-ˆ- dire les Forces libanaises Č dans le camp. Ces ordres Ē auraient dž tre la condition du feu vert accordŽ ˆ lÕopŽration Č, ont insistŽ les membres de la commission, compte tenu du fait que, aprs sept annŽes de relations suivies entre les milices chrŽtiennes et les dirigeants israŽliens, ceux-ci auraient dž savoir ˆ quoi sÕen tenir. Les responsables du Mossad en particulier savaient, selon la commission, que les phalangistes voulaient ĒŽliminer le problme palestinien au Liban, (É) au besoin en ayant recours ˆ des mŽthodes inqualifiables Č. Soulignant que Ē le ministre de la dŽfense nÕa pas rempli son devoir Č, la commission lÕinvitait ˆ Ē tirer lui-mme les consŽquences de ses erreurs Č. Le 11 fŽvrier 1983, M.Sharon prŽsentait sa dŽmission. Le rapport Kahane nommait en toutes lettres le responsable du groupe de miliciens chrŽtiens entrŽ dans Sabra et Chatila. Il sÕagit dÕElie Hobeika, qui Žtait au poste de commandement avancŽ installŽ par les forces israŽliennes sur le toit dÕun immeuble distant de deux cents mtres seulement des limites du camp de Chatila. CՎtait de lˆ que M.Sharon et le chef dՎtat-major de lÕarmŽe israŽlienne supervisaient lÕoccupation de Beyrouth-Ouest, aprs lÕassassinat de Bechir Gemayel. CՎtait aussi de lˆ que M.Hobeika dirigeait les opŽrations de ses hommes. Ses ordres, qui ne laissaient aucun doute sur ses intentions, soulignait la commission dÕenqute israŽlienne, ont ŽtŽ rapportŽs au fur et ˆ mesure et sur-le-champ par des officiers israŽliens au chef dՎtat-major, qui nÕen a tenu aucun compte. Mais au Liban, on a refusŽ en bloc les conclusions de la commission dÕenqute israŽlienne et rejetŽ sur Tsahal seule la responsabilitŽ des massacres. M.Hobeika nÕa jamais ŽtŽ inquiŽtŽ, voire a ŽtŽ longtemps ministre aprs la fin de la guerre civile en 1990. Devenu, il y a quelques annŽes, trs proche de la Syrie, il coule des jours tranquilles au Liban. LÕACCESSION de M.Sharon au poste de premier ministre en Isra‘l ne fait ni chaud ni froid ˆ Nihad et Khadija. Pour elles, dÕautres dirigeants israŽliens Ē nÕont rien ˆ lui envier en matire de crimes Č<. Ē NÕest-ce pas Ehoud Barak le premier ministre sortant qui est responsable aujourdÕhui des dizaines de morts de lÕIntifada? Et Shimon PŽrs ne doit-il pas tre tenu pour responsable de la mort de 107 civils libanais ˆ Qana Č en 1996, lors de lÕopŽration dite ĒRaisins de la colreČ, interroge Nihad? A ses yeux, tous les IsraŽliens se valent: Ē Les intermdes pseudo-pacifistes ne servent quՈ permettre ˆ lÕEtat juif de reprendre son souffle avant de nouvelles batailles. Č LÕune et lÕautre originaires de la rŽgion de Safad, elles ne rvent que de ĒretourČ. La nouvelle Intifada et la dŽtermination dont a fait preuve lÕAutoritŽ palestinienne en exigeant la reconnaissance par Isra‘l du droit au retour des rŽfugiŽs leur ont mis du baume au cĻur et ravivŽ leurs espoirs. ĒJe marche la tte dans les nuagesČ, assure Nihad. Lorsque lÕarmŽe israŽlienne a achevŽ son retrait du sud du Liban, le 24 mai 2000, Khadija est allŽe jusquՈ la frontire pour voir ElKhalsa, o elle est nŽe. Ē SÕil ne mÕest pas donnŽ de vivre jusquÕau ŅretourÓ, au moins lÕaurai-je vue de loin Č, explique-t-elle, assise ˆ la petite table de la minuscule Žpicerie remarquablement bien tenue quÕelle a ouverte dans le camp. Ē Si seulement je pouvais me rapprocher, aller chez mes deux sĻurs qui vivent en Cisjordanie et ˆ Gaza, soupire-t-elle. Ce nÕest malheureusement pas possible avec une carte de rŽfugiŽe! Č Ē Les gens, ici, explique Souhed Natour, membre du comitŽ central du Front dŽmocratique de libŽration de la Palestine, fondent un immense espoir dans lÕIntifada. Č On nÕen est certes pas lˆ. Pour lÕheure, Sabra et Chatila, qui nÕont jamais ŽtŽ un havre de prospŽritŽ et o les conditions de vie ont toujours ŽtŽ ˆ la limite de la dŽcence, sont aujourdÕhui un quart-monde surpeuplŽ o se c™toient Palestiniens, Libanais dŽshŽritŽs, Syriens, Asiatiques, Ethiopiens Š tous travailleurs immigrŽs Š, bref un Žchantillon des malchanceux de ce monde, selon lÕexpression dÕAbou Moujahed. Beaucoup de Palestiniens sont partis dÕici pour lՎtranger, pour un autre camp ou pour un quartier populeux de Beyrouth, parce que 1982 nÕa pas sonnŽ la fin des drames. Il y eut, trois ans plus tard, ce que lÕon a appelŽ la Ēguerre des campsČ conduite par la milice libanaise chiite, Amal, avec son cortge de nouvelles destructions et de victimes. Et puis il y a toutes les restrictions imposŽes par les autoritŽs libanaises aux rŽfugiŽs, qui les empchent de gagner dŽcemment leur vie. Ē On ne vit pas, on survit, dit Khadija. Les morts, ce ne sont pas seulement ceux qui sont sous terre. Il y a aussi des morts vivants. Č Mouna Na•m