ÇÊLE PASSƒ, C'EST ENCORE LE PRƒSENTÊÈ Sabra et Chatila, retour sur un massacre Dans les territoires de Cisjordanie et de Gaza, l'armŽe israŽlienne poursuit sa politique d'occupation, de blocus des villes, de destruction des institutions civiles, de chasse aux militants, d'assassinats ciblŽs. Pour la premire fois, elle a reconnu qu'elle utilisait desÊÇÊboucliers humainsÊÈ dans ses opŽrations, un crime de guerre selon les conventions internationales. C'est un long calvaire qui se poursuit ainsi. Le massacre de Sabra et Chatila perpŽtrŽ il y a vingt ans, en septembre 1982, qui vit l'assassinat de centaines de civils dans les camps du Liban par les milices libanaises de droite, sous l'oeil complice des soldats israŽliens, est vŽcu par les Palestiniens comme une Žtape supplŽmentaire dans une histoire ponctuŽe de massacres et d'exactions, de Deir Yassine ˆ l'opŽration ÇÊRempartÊÈ, en passant par Qibya. Pour eux, le passŽ, c'est encore le prŽsent. Ê Par PIERRE PƒAN Journaliste et Žcrivain. Auteur, entre autres, deÊ: Dernires volontŽs, derniers combats, dernires souffrances, Plon, Paris, 2002, Manipulations africaines, Plon, 2001, Vies et morts de Jean Moulin, Fayard, Paris, 1998, et La Diabolique de Caluire, Fayard, 1999. Vingt ans aprs, les mots des livres rŽouvertsÊ(1), comme les paroles recueillies auprs des survivants dans ce qui reste des camps de Sabra et Chatila dŽgoulinent de sang. Le temps n'a rien lavŽ. Tout au long de mon enqute, j'ai ŽtŽ tŽtanisŽ par ces rŽcits qui charrient, enchevtrŽs, enfants ŽgorgŽs ou empalŽs, ventres de femmes ouverts avec leurs foetus, ttes et membres coupŽs ˆ la hache, monceaux de cadavres... Jusqu'ˆ la nausŽe. Je ne suis pas entrŽ dans ce qui reste des camps de Sabra et Chatila par la porte principale, mais par un quartier insalubre, en pŽriphŽrie, dans lequel vivent les nouveaux arrivants, notamment d'Asie. Je dŽbouche sur la ÇÊgrande rueÊÈ qui reliait l'h™pital Gaza - aujourd'hui disparu - ˆ l'entrŽe principale situŽe prs de l'ambassade du Kowe•t, au luxe aussi incongru que celui de la nouvelle CitŽ sportive toute proche, o Žtaient regroupŽs et interrogŽs les adultes palestiniens et libanais ayant ŽchappŽ au massacre. Les gens s'y faufilent entre les boutiques, les Žtals de marchands de fruits, de CD, de produits neufs et usagŽs, entre les voitures et les scooters... Comment choisir entre tous les tŽmoins directs ou indirects des massacres qui, sans hausser la voix, font revivre pour moi les scnes d'horreur de la mi-septembre 1982Ê? MmeÊOum Chawki, 52 ans, a perdu dix-sept personnes de sa famille, dont un fils de 12 ans et son mari. Elle habitait dans le quartier de Bir Hassan, prs de l'ambassade du Kowe•t. Aprs les massacres, elle s'est installŽe, avec ses douze enfants restants, dans la rue principale de Chatila. Elle vit au quatrime Žtage d'un b‰timent construit selon des rgles d'architecture approximatives. L'intŽrieur est propre, des bouquets de fleurs artificielles compltent les couleurs des fauteuils et des reproductions collŽes ou accrochŽes au mur - Al Qods (JŽrusalem) et le drapeau du Hamas. Mme si elle n'appartient pas ˆ cette organisationÊ: ÇÊJe n'adhre ˆ rien. Je ne m'engagerai que lorsque je serais sžre du rŽsultat.ÊÈ Et ses enfantsÊ? ÇÊJe ne veux pas qu'ils se sacrifient pour rien, mais le jour o je serai sžre d'assouvir ma vengeance, je les encouragerai et je serai avec eux...ÊÈ Chaque jour et chaque nuit, elle revoit les images de cadavres, de gens mutilŽs, de son fils et de son mari qu'elle n'a jamais revus et dont elle ne sait rien. Les couleurs du salon n'arrivent pas ˆ attŽnuer le noir de sa robe, de ses cheveux et de ses yeux. MmeÊOum Chawki ne sourit pas et s'enflamme sans Žlever la voix quand elle revit la deuxime tragŽdie de sa famille (la premire ayant ŽtŽ le dŽpart en 1948 de Tarshiha, un village prs de Ha•fa). - On a frappŽ ˆ la porte de la maison. Quelqu'un a ditÊ: ÇÊNous sommes libanais, nous venons faire une perquisition pour chercher des armes...ÊÈ Mon mari a ouvert la porte, pas spŽcialement inquiet, car il n'appartenait ˆ aucune organisation combattante. Il travaillait au club de golf, prs de l'aŽroport. MmeÊChawki parle ensuite des trois soldats israŽliens et d'un militaire des Forces libanaises, les milices chrŽtiennes de droite, qui sont entrŽs dans la maison, ont pris les bracelets de sa fille et arrachŽ ses boucles d'oreille - elle montre le lobe dŽchirŽ d'une de ses oreilles - et les ont frappŽs. Elle est certaine que ces soldats venaient d'Isra‘l. - Leurs uniformes Žtaient diffŽrents de ceux des Forces libanaises et ils ne parlaient pas en arabe. Je ne sais pas si c'Žtait de l'hŽbreu, mais je suis sžre que c'Žtaient des IsraŽliens. Ce n'est pas impossible, car le quartier de Bir Hassan, hors du pŽrimtre des camps, Žtait occupŽ par l'armŽe israŽlienne. Comme d'autres familles palestiniennes, celle d'Oum Chawki avait ŽtŽ transportŽe ˆ l'intŽrieur des camps. - On nous a fait monter dans une camionnette, qui a roulŽ vers l'entrŽe du camp de Chatila. Les militaires ont sŽparŽ les hommes des femmes et des enfants. Le Libanais a pris les papiers de trois de nos cousins avant de les abattre devant nous. Mon mari, mon fils et d'autres cousins ont ŽtŽ emmenŽs par les IsraŽliens. Les femmes et les enfants sont partis ˆ pied vers la CitŽ sportive. Sur le bord de la route, des femmes criaient, pleuraient, affirmant que tous les hommes avaient ŽtŽ tuŽs... Le soir, dans la pagaille, MmeÊChawki s'est enfuie avec ses enfants vers le quartier de la caserne El HŽlou. Au petit matin, elle a laissŽ ses enfants dans une Žcole avant de repartir ˆ pied vers la CitŽ sportive pour s'enquŽrir du sort de son mari et de son fils. Elle n'a pas pu parler ˆ l'un des officiers israŽliens prŽsents. Elle a entendu des ordres donnŽs en arabe pour que les hommes fassent tamponner leurs cartes d'identitŽ, et vu un camion israŽlien plein d'adultes et de jeunes gens. Une femme en sanglots, qui a perdu toute sa famille, lui a montrŽ l'endroit o Žtaient dŽversŽs les cadavres. Les deux femmes ont alors marchŽ vers le quartier d'Orsal et enjambŽ des morts libanais, syriens et palestiniens. MmeÊChawki dit en avoir vu des centaines. C'est effectivement le quartier d'Orsal qui a comptŽ le plus de victimes. - Ils Žtaient mŽconnaissables. Visages dŽformŽs, gonflŽs... J'ai vu vingt-huit corps d'une mme famille libanaise, dont deux femmes ŽventrŽes... J'essayais de repŽrer les vtements de mon fils et de mon mari. J'ai cherchŽ toute la journŽe. Je suis revenue encore le lendemain... Je n'ai reconnu aucun cadavre de gens de Bir Hassan. MmeÊChawki a vu des soldats libanais creuser des fosses pour y pousser les cadavres... Elle n'a jamais retrouvŽ ceux de son mari et de son fils. Elle aborde plus difficilement le cas de sa fille qui a ŽtŽ violŽe... - Je pense ˆ tout cela nuit et jour. J'ai ŽlevŽ seule mes enfants... J'ai ŽtŽ obligŽe de mendier. Je n'oublierai jamais. Je veux venger tout cela. Mon coeur est comme la couleur de ma robe. Je transmettrai ce que j'ai vu ˆ mes enfants, ˆ mes petits-enfants... Sous les injures Aprs avoir circulŽ dans un incroyable dŽdale de toutes petites ruelles, o pendent partout des fils Žlectriques, o courent au sol des canalisations d'eau, j'arrive enfin dans un local de trois ou quatre bureaux. Dans l'un d'eux, tout au fond, MmeÊSiham Balkis, prŽsidente de l'Association du retour, est assise, droite, derrire un petit bureau. Egalement assis autour de la pice, un responsable palestinien et deux autres survivants. MmeÊBalkis, la quarantaine, est une militante engagŽe et dŽterminŽe. Sa famille est originaire de KabŽ, dans la province d'Akka, en Isra‘l. Elle commence son rŽcit recto tono. - Le massacre a commencŽ le jeudi soir vers 17ÊhÊ30. Nous n'y avons pas cru... Nous sommes restŽs ˆ l'intŽrieur de notre maison jusqu'au samedi matin et n'avons pas su grand-chose, sinon que, jeudi et vendredi, un petit groupe de Palestiniens et de Libanais ont essayŽ de se dŽfendre, mais ils n'Žtaient pas assez nombreux et n'avaient pas assez de munitions. Nous avons vu, la nuit, des fusŽes Žclairantes et entendu des coups de feu. Nous croyions que les IsraŽliens voulaient seulement s'en prendre aux combattants et trouver leurs armes... Quand tout est redevenu calme, le samedi matin, nous sommes montŽs sur le balcon et avons aperu un groupe des Forces libanaises (FL) accompagnŽ d'un officier israŽlien. Les Libanais nous ont criŽ de sortir. Ce que nous avons fait, sous les injures. L'IsraŽlien avait un talkie-walkie. Un des Libanais le lui a pris et a ditÊ: ÇÊNous sommes arrivŽs ˆ la fin de la zoneÊcible.ÊÈ MmeÊBalkis est sžre qu'il s'agissait d'un IsraŽlien car, dit-elle, il avait un badge en hŽbreu et n'avait pas un visage d'arabe. Il parlait avec les Libanais en franais. Avec d'autres elle a ŽtŽ emmenŽe vers l'h™pital Gaza. Leurs accompagnateurs ont rassemblŽ les mŽdecins Žtrangers et les gens qui s'Žtaient abritŽs dans et autour de l'h™pital. - Ils ont tuŽ une dizaine de combattants. Ils ont repŽrŽ un jeune Palestinien qui avait revtu une blouse blanche au milieu des mŽdecins et infirmiers et ils l'ont tuŽ. Quand tout le monde a ŽtŽ rassemblŽ - des centaines de personnesÊ-, nous sommes partis vers l'ambassade du Kowe•t. Il y avait beaucoup de cadavres dans les rues. Des jeunes filles avec les poings liŽs. Des maisons dŽtruites. Des chars, probablement israŽliens. Les restes d'un bŽbŽ incrustŽs dans les chenilles de l'un d'entre eux. Avant d'arriver ˆ la CitŽ sportive, les hommes ont ŽtŽ sŽparŽs. Des militaires demandaient aux jeunes gens de ramper. Ceux qui rampaient bien Žtaient considŽrŽs comme des combattants et abattus par des militaires des Forces libanaises. Les autres recevaient des coups de pied... J'ai vu Saad Haddad (2) avec d'autres devant l'ambassade du Kowe•t. Puis, en arrivant prs de la CitŽ sportive, un grand nombre de soldats israŽliens. Un colonel israŽlien a dit que les femmes et les enfants pouvaient rentrer chez eux. Plus tard, j'ai aperu mon frre monter dans une Jeep alors que d'autres montaient dans des camions. J'ai couru vers lui. En vain. J'ai entendu un officier dire en arabeÊ: ÇÊOn va vous livrer aux FL. Ils sauront mieux vous faire parler que nous.ÊÈ Tous les tŽmoins racontent grosso modo les mmes histoires, les mmes horreurs. J'ai ainsi rencontrŽ MmeÊKemla Mhanna, une Žpicire libanaise du quartier OrsalÊ: - Tous les gens de notre quartier qui sont restŽs ont ŽtŽ assassinŽs. En majoritŽ des Libanais. Quand je suis revenue, un monceau de corps Žtaient empilŽs. A c™tŽ de chez moi, un Palestinien Žtait accrochŽ ˆ un croc de boucher, dŽcoupŽ en deux comme un mouton. J'ai vu comment, dans la grande fosse, on a dŽposŽ une premire couche de cadavres sur laquelle on a ŽtalŽ du sable, puis on a remis une couche de cadavres et ainsi de suite... J'ai vu aussi un autre Libanais du quartier Orsal, Hamad Chamas, un des rares survivants du massacre de ce quartier. Il Žtait dans un abri quand sont arrivŽs deux IsraŽliens dans une Jeep et sept ou huit soldats. Je suis sžre que ces soldats Žtaient israŽliens car il portaient des uniformes israŽliens et ne parlaient pas un arabe correct. Les soldats nous ont demandŽ de sortir de l'abri en nous injuriant. Ils m'ont donnŽ l'ordre de dŽposer l'enfant que j'avais dans les bras et de me mettre en rang avec les autres. L'un d'entre eux, qui parlait bien arabe, a fouillŽ tout le monde et a pris l'argent d'un des hommes, puis ils ont tous tirŽ sur nous. J'Žtais seulement blessŽe ˆ la tte et ˆ la cuisse, sous une pile de cadavres. Il y a eu vingt-trois morts... Je me suis cachŽe dans un abri toute la nuit. Au petit matin, il y avait une forte odeur de cadavres partout. La loi de la mŽmoire Rien de nouveau dans ces tŽmoignages. Ils ressemblent ˆ ceux que MmeÊLe•la Shahid, dŽlŽguŽe gŽnŽrale de la Palestine en France, une des premires ˆ visiter les camps aprs les massacres, a recueillis seule ou avec Jean Genet. Ils sont - aux accidents de la mŽmoire prs - Žgalement conformes ˆ ceux des membres (anglais, norvŽgiens, suŽdois, finlandais, allemands, irlandais et amŽricains) de l'Žquipe mŽdicale de l'h™pital Gaza et ˆ ceux qu'ont enregistrŽs de nombreux journalistes aprs les massacres. Elias Khoury, Žcrivain libanais et homme de thމtre renommŽ (3), raconte avec passion le combat impossible pour la mŽmoire du peuple palestinien en gŽnŽral et pour les massacres de Sabra et Chatila en particulier. - La loi de la mŽmoire ne fonctionne pas chez les Palestiniens, car les massacres continuentÊ: Deir Yassine, Qibya (4), Sabra et Chatila, et aujourd'hui JŽnine. Il leur est impossible de regarder le passŽ puisque le passŽ, c'est encore le prŽsent. Ils sont depuis 1948 dans un mŽcanisme infernal... Les Palestiniens sont victimes de l'instrumentalisation de la Shoah par le gouvernement israŽlien. Les normes Žthiques s'arrtent aux frontires d'Isra‘l. Dans ce contexte, l'idŽe mme de la tragŽdie de Sabra et Chatila devient marginale... D'autant qu'au Liban la question est taboueÊ: le premier accusŽ Žtait Elie Hobeika (5), qui a ŽtŽ ministre du gouvernement... - Les criminels ont pris le pouvoir aprs la guerre, poursuit Elias Khoury. De plus, les Palestiniens sont devenus les boucs Žmissaires de la guerre au Liban et ils sont rŽgis dans ce pays par des lois qui n'ont rien ˆ envier ˆ celles de Vichy ˆ l'Žgard des juifs. Mme les chiffres de morts et de disparus demeurent dans le plus grand flou. Ils varient, selon les estimations, de 500 ˆ 5Ê000. Une historienne, MmeÊBayan Hout, essaie depuis vingt ans de combler cette lacune. NŽe ˆ JŽrusalem, o elle a vŽcu jusqu'ˆ l'‰ge de 9Êans, professeure ˆ l'universitŽ de Beyrouth, cette Libanaise a fait un travail de fourmi auprs des familles des victimes et disparus, analysŽ des centaines de questionnaires, croisŽ les listes des organisations humanitaires, de la Croix-Rouge, essayŽ de retrouver tous les cimetires... Elle est maintenant sžre de ses chiffresÊ: 906 tuŽs de 12 nationalitŽs, dont la moitiŽ de Palestiniens... et 484 disparus, dont 100 ont ŽtŽ sžrement enlevŽs. Soit un chiffre global de 1Ê490 victimes identifiŽes. Ces massacres et ces disparitions s'inscrivent dans le contexte de la guerre lancŽe par le gouvernement israŽlien le 6 juin 1982 pour obtenir la neutralisation de l'Organisation de libŽration de la Palestine (OLP). L'invasion du Liban a cožtŽ la vie ˆ plus de 12Ê000 civils, fait quelque 30Ê000 blessŽs et a laissŽ 200Ê000 personnes sans abri. Mi-juin 1982, les IsraŽliens ont commencŽ le sige de Beyrouth et encerclŽ les 15Ê000 combattants de l'OLP et de ses alliŽs libanais et syriens. Le prŽsident des Etats-Unis, M.ÊRonald Reagan, a envoyŽ, dŽbut juillet, M.ÊPhilip Habib - assistŽ de M.ÊMorris Draper - pour rŽsoudre cette crise risquant d'embraser le Proche-Orient et de menacer les intŽrts amŽricains. Il s'avre rapidement que le rglement de la crise passe par le dŽpart des combattants palestiniens et de M.ÊYasser Arafat de Beyrouth. Ce dernier est bient™t convaincu qu'il n'a pas d'autre solution. Les nŽgociations vont tre compliquŽes parce que les IsraŽliens et les AmŽricains ne veulent pas discuter directement avec les Palestiniens (6)Ê: Elias Sarkis, le prŽsident chrŽtien du Liban, et son premier ministre sunnite, Chafiq Wazzan, vont servir d'intermŽdiaires. Parce que les IsraŽliens vont poursuivre une pression militaire brutale et exiger de M.ÊArafat une reddition totale et honteuse. Celui-ci multiplie les offres et cherche ˆ obtenir des garanties de sŽcuritŽ pour les familles palestiniennes qui resteront au Liban. Il craint les exactions des soldats israŽliens ou de leurs alliŽs phalangistes. Pour M.ÊArafat, ces garanties ne peuvent tre qu'amŽricaines et internationales. M.ÊHabib obtient finalement l'assurance du premier ministre israŽlien que ses soldats n'entreront pas dans Beyrouth-Ouest et ne s'attaqueront pas aux Palestiniens des campsÊ; l'assurance du futur prŽsident libanais, BŽchir Gemayel, que les phalangistes ne bougeront pasÊ; l'assurance du Pentagone que les marines seront les garants ultimes de ces engagements. Fort de ces promesses, le reprŽsentant de M.ÊReagan s'engage par Žcrit sur la sŽcuritŽ des civils. Deux lettres sont ainsi adressŽes au premier ministre libanais. Cet engagement amŽricain se retrouvera dans la quatrime clause de l'accord du dŽpart de l'OLP, publiŽ par les Etats-Unis le 20 aožt, c'est-ˆ-dire ˆ la veille de l'embarquement des premiers combattants palestiniens (7). Pourtant, M.ÊArafat est de plus en plus inquiet du sort des civils palestiniens. M.ÊHabib (8) entreprend une nouvelle dŽmarche auprs de BŽchir Gemayel, qui renouvelle ses promesses. Il insiste sur le r™le de la force multinationale composŽe de 800 Franais, 500 Italiens et 800 AmŽricains. Le premier contingent - franais - arrive le 21 aožt et doit assurer l'Žvacuation et la collecte des armes. Cette force doit rester une trentaine de jours, empcher tout dŽrapage et protŽger les familles palestiniennes. Finalement, M.ÊArafat accepte de quitter Beyrouth... Mais personne ne respectera sa parole. A commencer par le gouvernement amŽricain. M.ÊCaspar Weinberger, secrŽtaire ˆ la dŽfense, donnera l'ordre ˆ ses marines de quitter le Liban alors mme que les milices chrŽtiennes prennent position, le 3 septembre, dans le quartier Bir Hassan, en bordure des camps de Sabra et Chatila. Le dŽpart des AmŽricains entra”ne automatiquement celui des Franais et des Italiens. Le 10 septembre, le dernier soldat est parti de Beyrouth, alors que M.ÊHabib avait fondŽ son plan sur une Žvacuation entre le 21 et le 26 septembre. Le 14 septembre, Bechir Gemayel, le nouveau prŽsident libanais portŽ au pouvoir par les IsraŽliens, est assassinŽ. M.ÊAriel Sharon prend ce prŽtexte pour envahir Beyrouth-Ouest, pour cerner les camps de Sabra et Chatila et encourager les milices libanaises ˆ les nettoyer. Une ÇÊresponsabilitŽ personnelleÊÈ A ce jour, une seule enqute officielle a ŽtŽ menŽe, celle de la commission israŽlienne dirigŽe par Itzhak Kahane, le chef de la Cour suprme, rendue publique en fŽvrier 1983. Elle charge les phalangistes et, dans une moindre mesure, M.ÊAriel Sharon. Le rapport parle d'abord d'une grave erreur de celui-ci, qui n'a ÇÊpris aucune mesure pour surveiller et empcher les massacresÊÈ. Il se dit ÇÊperplexeÊÈ sur l'attitude de M.ÊSharon qui n'a pas prŽvenu Menahem Begin de sa dŽcision de faire entrer les phalangistes dans les camps. Pour finir, il lui reconna”t la ÇÊresponsabilitŽ de n'avoir pas ordonnŽ que les mesures adŽquates soient prises pour empcher d'Žventuels massacresÊÈ. M.ÊSharon porte une ÇÊresponsabilitŽ personnelleÊÈ et ÇÊdoit en tirer les conclusions personnellesÊÈ. Les journaux israŽliens ont publiŽ - en 1994 notamment - de nombreux articles confirmant et amplifiant ces conclusions. Ainsi, Amir Oren, ˆ partir de documents officiels, a, dans Davar du 1er juillet 1994, affirmŽ que les massacres faisaient partie d'un plan dŽcidŽ entre M.ÊAriel Sharon et BŽchir Gemayel, qui utilisrent les services secrets israŽliens, dirigŽs alors par Abraham Shalom, qui avait reu l'ordre d'exterminer tous les terroristes. Les milices libanaises n'Žtaient rien moins que des agents dans la ligne de commandement qui conduisait, via les services, aux autoritŽs israŽliennes. L'Žmission ÇÊPanoramaÊÈ, intitulŽe L'AccusŽ, qui est passŽe sur la BBC le 17 juin 2001, a fait progresser la connaissance, notamment gr‰ce au tŽmoignage, difficilement contestable, de M.ÊMorris Draper, l'assistant de M.ÊHabib. Au rappel des affirmations de M.ÊSharon qu'il ne pouvait prŽvoir ce qui est arrivŽ dans les camps, M.Draper s'est contentŽ de faire un bref commentaireÊ: ÇÊCompltement absurde.ÊÈ Il a racontŽ sa rencontre, ˆ Tel-Aviv, au ministre de la dŽfense, avec MM.ÊSharon et Yaron, son chef d'Žtat-major, le jeudi, alors que les IsraŽliens Žtaient dŽjˆ entrŽs dans Beyrouth-Ouest malgrŽ leur promesse. M.ÊAmos Yaron a justifiŽ cette dŽcision par la volontŽ d'empcher les phalangistes de se retourner contre les Palestiniens aprs l'assassinat du prŽsident BŽchir Gemayel. ÇÊNotre groupe d'une vingtaine de personnes resta silencieux. Ce fut un moment dramatique.ÊÈ PrŽcisant que les Etats-Unis avaient refusŽ la proposition israŽlienne de dŽployer les phalangistes dans Beyrouth-Ouest ÇÊparce que nous savions que ce serait un massacre si ces gens-lˆ entraientÊÈ, il ajouteÊ: ÇÊIl ne fait aucun doute que Sharon est responsable [des massacres]Ê; c'est le cas mme si d'autres IsraŽliens doivent partager cette responsabilitŽ.ÊÈ L'ancien diplomate amŽricain n'a pas ŽtŽ interrogŽ sur les responsabilitŽs amŽricaines ni sur celles de l'Italie et de la France, qui ont retirŽ leurs soldats aprs le dŽpart des marines... Vingt ans aprs, les familles des victimes et des disparus des camps de Sabra et Chatila ont droit ˆ la vŽritŽ. Pour pouvoir faire enfin le deuil. Cela ne concerne pas que les familles. Tout le monde a le droit de savoir pourquoi, comment et qui a organisŽ et exŽcutŽ des actes d'une telle sauvagerie. PIERRE PƒAN. (1) Les principaux livres sur les massacres de Sabra et Chatila consultŽsÊ: Rapport de la commission Kahane, Stock, 1983Ê; Sabra et Chatila, enqute sur un massacre, d'Amnon Kapeliouk, Seuil, 1982Ê; Isra‘l, de la terreur au massacre d'Etat, d'Ilan Halevi, Papyrus, 1984Ê; Genet ˆ Chatila, textes rŽunis par JŽr™me Hankins, Babel, 1992Ê; OpŽration boule de neige, de Shimon Shiffer, J.-C.Latts., 1984Ê;ÊRevue d'Žtudes palestiniennes, nos 6 et 8. (2) Le patron de l'ArmŽe du Liban sud qui travaillait avec les IsraŽliens. (3) Lire notamment Les Portes du soleil, publiŽ par Le Monde diplomatique et Actes Sud, qui raconte cinquante ans du drame palestinien. Sa pice Les MŽmoires de Job a eu beaucoup de succs ˆ Paris. (4) Deir Yassine est un petit village situŽ ˆ une dizaine de kilomtres de JŽrusalem, o ont ŽtŽ massacrŽs plus de centÊvillageois au printemps 1948. A Qibya, en Cisjordanie, en octobre 1953, lors d'opŽrations de reprŽsailles dirigŽes par Ariel Sharon, l'armŽe israŽlienne fit exploser quarante-cinq maisons avec leurs habitants. Soixante-neuf personnes, pour moitiŽ des femmes et des enfants, pŽrirent sous les dŽcombres. (5) Elie Hobeika est considŽrŽ comme le principal bourreau de Sabra et Chatila. Il a ŽtŽ assassinŽ le 24 janvier 2002 ˆ Beyrouth, alors qu'il s'apprtait ˆ venir tŽmoigner ˆ Bruxelles. Selon MeÊChebli Mallat, l'avocat libanais des plaignants, ce ne sont pas les rŽvŽlations de Hobeika qui Žtaient dangereuses pour M.ÊSharon, mais sa simple venue ˆ Bruxelles. Ds lors qu'il Žtait devant le tribunal et obligatoirement inculpŽ, le problme de la compŽtence du tribunal ne se posait plus. (6) Pourtant, des discussions directes mais discrtes existaient depuis des annŽes ˆ Beyrouth entre des dirigeants palestiniens et l'ambassade amŽricaine ainsi qu'avec la CIA. En 1979, par exemple, M.ÊArafat a rŽussi ˆ faire libŽrer 13 otages amŽricains ˆ TŽhŽran. (7) In American Foreign Policy, Current Documents, 1982, dŽpartement d'Etat, Washington. ÇÊLes Palestiniens non combattants, respectueux de la loi, restŽs ˆ Beyrouth, y compris les familles de ceux qui sont partis, seront soumis aux lois et aux rglements libanais. Le gouvernement libanais et les Etats-Unis leur apporteront les garanties de sŽcuritŽ appropriŽes. (...) Les Etats-Unis fourniront leurs garanties sur la base des assurances reues des groupes libanais avec lesquels ils sont en contact.ÊÈ (8) Sur l'histoire des nŽgociations menŽes par M.ÊHabib, lire Cursed is the Peacemaker, de John Boykin, prŽfacŽ par George Shultz, alors secrŽtaire d'Etat, Applegate Press, Washington, 2002, et The Multinational Force in Beirut 1982-1984, sous la direction d'Anthony McDermott et Kjell Skjelsbaek, Florida International University, Miami, 1991. Ê LE MONDE DIPLOMATIQUE | SEPTEMBRE 2002 | Pages 20 et 21 http://www.monde-diplomatique.fr/2002/09/PEAN/16863 TOUS DROITS RƒSERVƒS © 2002 Le Monde diplomatique.